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   La Trinité du chaos  

CHAPITRE 1

Le criminel mutant

bougie



Le garçon se hissa avec facilité sur la terrasse. Il venait d’escalader sans difficulté la façade d’un petit immeuble ultramoderne ne présentant pas beaucoup de prises. Faite de verre et d’un autre matériau plus difficile à déterminer mais ressemblant à du métal, l’habitation tournait sur elle-même en suivant le cycle solaire. Elle bénéficiait ainsi d’un ensoleillement permanent, énergie qu’elle utilisait pour ses besoins. Sa petite acrobatie sans risque lui avait permis de gagner le deuxième étage du bloc qui n’en comportait que trois. Il prit son temps et respira un grand coup avant de frapper discrètement sur la baie vitrée.
Quelques secondes s’échappèrent avant que n’apparaisse une jeune fille de l’autre côté. Elle parut à peine surprise et s’empressa d’ouvrir. Après un dernier coup d’œil dehors, le visiteur pénétra en la frôlant. Elle frissonna et lâcha son nom avec émotion :
-    Tchenzy ?
-    Il fallait que je te voie !
Le jeune homme se délesta de la coquille, collée dans son dos, qui ne le quittait jamais, bien qu’elle lui donna un peu l’aspect d’une tortue humaine. Il se rapprocha de la jeune fille et effleura sa joue avec une infinie douceur, tendrement. Il ne pouvait quitter le spectacle enchanteur qu’il contemplait avec passion. D’une tête plus petite que lui, elle arborait une toison fournie bleu ciel, coiffée en pétard, tout à fait assortie à son regard. L’ovale de son visage agréable était mangé par ses grands yeux océaniques, à l’image des héroïnes de manga à la mode dans les années révolues depuis longtemps. Son petit nez mutin, discret, sa bouche charnue bien dessinée, côtoyaient des pommettes hautes et des fossettes attendrissantes. En un geste anodin très sensuel, le bout de sa langue passa sur ses lèvres. Sans plus attendre, elle se glissa dans les bras de Tchenzy et lova son corps juvénile et souple contre le sien, avide de son contact. Tchenzy frémit en sentant sa poitrine s’écraser sur la sienne, comblé par sa chaude présence. Une de ses mains se retrouva naturellement sur ses fesses, nichées dans un tanga affriolant. Il s’attarda sur leur rondeur et remonta vers le dos nu. Il perçut un frisson et nota la chamade de son propre cœur.
Il murmura dans la pénombre de l’appartement :
-    Chimène !
-    Nous… nous ne pouvons pas ! commença-t-elle sans conviction.
L’une des trois diodes implantées Sur son front, clignota rapidement d’une couleur jaune. Tchenzy ne la remarqua pas, perdu dans l’odeur de son cou et bercé par la tendresse de leur échange.
-    Pourquoi tu dis ça ?
Il releva la tête et plongea son regard vert décoloré dans le sien. L’hérédité lui avait confié des yeux légèrement bridés, alors que sa carnation oscillait entre l’européen et l’asiatique :
-    Nous ne sommes pas connectés !
-    Peu importe ! Je n’ai pas envie de ça avec toi. Tu le sais bien, non ?
Elle ne répondit pas tout de suite, lui sourit et passa sa main sur son crâne aux cheveux noirs coupés court. Elle laissa ensuite ses doigts courir sur le tissu jaune du tee-shirt moulant son torse. Son toucher laissa la marque de sa paume sur le textile réactif qui vira au rouge. Elle entrouvrit la bouche et murmura :
-    Embrasse-moi…
Il la regarda et approcha ses lèvres.
Leur baiser langoureux dura un bon moment, alors que les diodes jaunes tremblotaient. Ils s’enlacèrent plus étroitement encore, échangeant d’autres petits baisers posés au hasard sur leur visage, alors que leurs mains cherchaient déjà le contact de la peau. Chimène souleva le vêtement encombrant et l’aida à s’en débarrasser. Elle l’entraîna alors vers la chambre en le tenant par le bout des doigts. Les jolies petites pommes de sa poitrine se soulevaient déjà avec plus d’arrogance. Ils tombèrent sur le lit sans cesser de s’embrasser à s’en couper le souffle. Tchenzy ôta ses chaussures en s’aidant du bout des orteils. Il fit ensuite glisser ses jeans avant d’extraire ses jambes du pantalon, qui ne tarda pas à être rejoint par son boxer. Son sexe dressé battait contre son ventre. Il vint se frotter une première fois sur la soie du seul bout de vêtement encore présent. Leurs caresses les entraînaient toujours plus loin vers le plaisir. Le souffle entrecoupé de râles, de gémissements et de mots fous, Tchenzy évitait soigneusement de toucher l’intimité de la jeune fille tout en prodiguant maints attouchements aux alentours. Alors que la main de sa compagne s’occupait de lui dans un lent va et vient, il écarta le mince rempart.
-    Tchenzy, non ! Attends ! Nous ne sommes pas branchés, prévint de nouveau Chimène, le souffle court et le regard agité. Sa diode du milieu avait viré à l’orange et restait fixe de longs instants.
-    Je m’en moque ! C’est toi que je veux !
Sur une inspiration, il se glissa en elle avec facilité. Le délice de leur union lui fit fermer les yeux une seconde alors que sa bouche s’entrouvrait dans une exaltation silencieuse.
Les mouvements de leurs corps devinrent synchrones, vague éternelle jouant à s’échouer sur la plage avant de repartir en arrière, le mouvement de la vie, du changement, battement de l’univers. Ses bras noués autour des épaules de son compagnon, Chimène l’appelait de tout son être sans le moindre mot, sinon avec les yeux. Elle roula sur le côté et se retrouva à quatre pattes, offerte à son amant dans son dos. Une main s’empara d’un sein à la pointe dressée. Chimène laissa s’échapper un gémissement en accompagnant la cadence incessante. Puis l’autre main vint fureter au bas de son ventre brûlant. Elle s’attarda par de petits effleurements furtifs sur le fragile bouton de son intimité. La jeune fille, lascive, s’abandonna. Elle arqua son dos au maximum et la bouche de son amant vint rejoindre la sienne puis, sa tête enfouie dans l’oreiller, elle sentit une paume se poser avec autorité au bas de son dos et appuyer. Le jeune homme flatta sa croupe d’une caresse appuyée avant de claquer ses fesses d’une main alerte. Retardant l’orgasme, Tchenzy la saisit par les hanches et accéléra ses coups de reins, alternant langueur et vivacité. Le velours du corps féminin sous la pulpe de ses doigts le grisait au-delà de tout. Dans une alchimie intime l’onde du plaisir les foudroya, l’espace d’un instant hors du temps. Puis ils glissèrent toujours enlacés sur le côté, cherchant un nouveau souffle plus serein.
Le Tridiod de Chimène était au rouge alors que celui de Tchenzy n’était même pas allumé. Entre deux inspirations haletantes, la jeune fille recommanda d’un ton suppliant :
-    Va-t-en vite ! Ils seront bientôt là…
Comme pour confirmer ses dires, une sirène se déclencha tout près. Tchenzy s’habilla en hâte et se précipita dans l’autre pièce. Il récupéra sa coquille et la fixa dans son dos. Elle contenait une bonne part de ses maigres possessions. Il jeta un rapide coup d’œil vers l’extérieur et les vit approcher : deux navettes aériennes qui se ruaient vers l’immeuble. Le gyrophare d’alerte sur le toit lançait ses signaux rouges dans la nuit, les guidant tel un phare.
Le jeune homme retourna dans la chambre sans paniquer. Chimène n’avait pas bougé, clouée par l’appréhension. Il se précipita vers elle et l’embrassa une dernière fois :
-    Je t’en supplie, fuis ! Je ne veux pas qu’ils te prennent… 
Sa voix était angoissée. Tchenzy lut la peur dans ses yeux. Il rétorqua :
-    Ne t’inquiète pas ! Ils ne m’auront jamais…
Il ouvrit une des fenêtres et enjamba le chambranle sans hésiter. Juste avant de disparaître dans le vide, assis sur la balustrade du balcon, il lança :
-    Je t’aime ! Je reviendrai vite…
Il posa ses pieds bien à plat sur la façade de l’immeuble et, bravant la loi de l’apesanteur, il progressa à la verticale vers le trottoir. Il remarqua tout de suite les uniformes qui se ruaient vers lui. Tchenzy calcula le reste de sa descente et il enchaîna son rétablissement avec une roulade avant salutaire. Une fois sur ses pieds, il partit en courant aussi sec, alors qu’un ordre claquait dans son dos :
-    STOP ! cria l’un des gardiens.
Le premier jet des tétanisants frôla son corps sans qu’il y prête attention. Il s’attendait à ce genre d’intervention, vis à vis du délit qu’il venait de commettre. Avoir un rapport non branché était un crime envers l’humanité d’après la nouvelle constitution de la société. Les hommes n’étaient plus maîtres de leurs propres unions. Alors que le gouvernement mondial en place prenait soin du peuple et subvenait à tous ses besoins. L’amour était devenu une marchandise, une monnaie d’échange comme tout le reste, un produit de consommation que l’on devait presque marchander.
Tchenzy ne devait pas penser à ça, au risque de mettre sa liberté en péril. Avoir une relation avec celui ou celle que l’on aimait, ou qui que ce soit, dépendait aujourd’hui de conditions bien définies par le Règlement du Citoyen. Les hommes n’étaient plus des hommes mais des machines à fournir de l’énergie. Chaque individu se devait de remplir chaque jour un quota frôlant l’obligatoire, bien que laissé à son appréciation. Le citoyen possédait ainsi un crédit énergétique renouvelable servant de monnaie d’échange pour accéder aux distributeurs. 

*


Bien sûr, la façon de vivre avait été radicalement bouleversée depuis l’épisode dramatique du 21 décembre 2012, date fatidique, annoncée comme la fin du monde par certain érudit, prédicateur ou oiseau de mauvais augure, et par le calendrier maya qui s’achevait à cette date précise. L’événement s’était bien produit et la planète directement concernée avait changé de mode vibratoire en s’élevant, comme toute forme de vie devait le faire, dans le grand cycle cosmique inéluctable. Ce changement primordial avait entraîné des catastrophes naturelles en chaîne tout au long de son avènement. Des milliers de gens périrent dans la disparition de grandes villes englouties par la montée des eaux et les raz de marée géants alors qu’ailleurs, des tremblements de terre ravageaient d’autres contrées, provocant des irruptions dévastatrices et des éboulements catastrophiques.
Puis ce fut le début de la Troisième Guerre mondiale, elle s’instaura peu à peu parmi les survivants. Ce conflit se révéla, et de loin, le plus terrifiant des carnages, bien qu’il ne dura que peu de temps. Des armes redoutables, jusque-là inconnues, exterminèrent les populations par millions et la guerre se généralisa sur tous les continents, n’épargnant aucune contrée, même la plus reculée et ignorée du reste du monde.
La fin des hostilités laissa la planète exsangue et meurtrie. On ne dénombra plus alors qu’un petit milliard d’individus encore en vie, éparpillés sur la nouvelle géographie des continents, l’ancienne disposition des terres ayant été radicalement bouleversée par le glissement des plaques tectoniques, l’affaissement de régions entières et l’apparition de crêtes dentelées dues à la montée des eaux.
Après une longue période passée sous les entrailles de la terre ravagée,  l’humanité cicatrisa ses blessures et revint à la surface. Une nouvelle technologie révolutionnaire et son fleuron d’inventions fantastiques bouleversèrent l’ordre établi. De gigantesques mégalopoles virent le jour et la vie réinstaura ses marques. Un gouvernement mondial, celui des Puissants, fut édicté et commença à répandre une ère de paix et de bien-être pour tous les hommes sans exception. Cependant, au-delà des apparences, tout n’était pas si simple…


*


Tchenzy savait tout cela. Les cours de connaissance de son enfance étaient encore bien présents dans son esprit. Tout le monde y avait accès par différents moyens mis en œuvre et à la disposition de tous.
Dans l’immédiat, l’important restait d’échapper à ses poursuivants. Il courait de toute la puissance de ses jambes avec pour seul objectif le coin de la rue. Le défi ne paraissait pas insurmontable à son âge. Il était jeune, en pleine capacité de ses moyens et dopé par l’adrénaline. Pourtant la ligne droite, le plus sûr moyen pour rallier un point à un autre, ne lui était pas recommandée. Il avait trouvé refuge entre les sphères-vit, moyen de transport agréable et automatique qui avait supplanté l’automobile. Il espérait ainsi échapper au rayon des tétanisants. Il dut aussi éviter quelque Véloses, ces grosses trottinettes électriques permettant de se déplacer debout sans fatigue. A cette heure de la soirée la rue était peu fréquentée et lui laissait le champ libre. Plus tôt dans la journée, la foule lui aurait permis de se dissimuler mais il fallait bien qu’il fasse avec ce qu’il avait.
Tout à coup, surgi du ciel, un autre gardien de l’ordre se posa devant lui. Accroché à son filin d’acier, l’arme plaquée sur le ventre, il perdit une fraction de seconde à se libérer, tira au jugé et le manqua de peu. Tchenzy bifurqua dans une roulade fulgurante vers la chaussée, où se croisaient de grosses boules translucides. Spectacle étonnant que ces sphères roulant sur elles-mêmes alors que l’intérieur de leur habitacle ainsi que leurs passagers restait fixes. Elles se déplaçaient dans un chuintement régulier, alimentées par une source énergétique proche du solaire.
Plusieurs autres gardes atterrirent à proximité. Moulés dans leur combinaison bleu nuit renforcée aux articulations, revêtus du casque intégral équipé de moyens de communication et d’une large ceinture pleine d’un équipement d’intervention, ils se lancèrent tous derrière lui. Le jeune homme misait sur leur manque d’expérience. En effet, ils n’effectuaient plus d’arrestations en principe, la criminalité ayant fortement diminué. 
Néanmoins, une voix amplifiée venue du haut perça la nuit :
-    FORCE DE SÉCURITÉ ! Identifiez-vous !
L’un des gardes trouva utile d’ajouter derrière lui :
-    Halte ! Laissez-nous scanner votre Passport-cellulaire sinon nous seront contraints de vous appréhender !
Cela ressemblait fort à la sommation d’usage réglementaire. Tchenzy n’en tint pas compte et continua de détaler au milieu de la chaussée. Le puissant faisceau de la navette aérienne lui tomba dessus et ne le lâcha plus. Quoiqu’elles fussent inoffensives pour les sphères, les gardiens lancés à sa suite hésitaient à se servir de leurs armes. Tchenzy serpentait au milieu  de la masse des transporteurs. L’automatisme des machines intelligentes détectait sa présence quand il se jetait soudain devant elles. Les sphères réagissaient aussitôt avant de repartir, toute collision rendue impossible. Leur trajectoire demeurait rectiligne et leur vitesse toujours modérée. De plus, la circulation restait fluide la majorité du temps, grâce aux autres moyens de déplacement de la cité.
D’un coup d’œil rapide, Tchenzy réalisa que la nasse policière se refermait sur lui. Il sourit, près à relever le défi qu’il s’était fixé. Les gardes affluaient de tous les côtés. Le jeune homme prit son élan et se hissa sur la façade longeant la rue. Il prit de la hauteur, courant à la verticale, la tête rentré dans les épaules et dépassa ses poursuivants. Un autre trait paralysant le frôla. Il passa si près que le jeune homme sentit le côté gauche de son visage se figer. Son cou se raidit et il comprit qu’il ne pourrait plus tourner la tête, le temps que l’effet se dissipe.
-    « Ça aurait pu être pire… »
La pensée avait à peine émergé dans son esprit qu’un second rayon atteignait l’un de ses bras à découvert. Tchenzy eut juste le temps de le ramener près de son corps avant que le membre ne se fige aussi. Déséquilibré, il sauta à terre, roula sur le trottoir et finit sur la chaussée. Il continua néanmoins sa course avec ses handicaps. Moins agile, il heurta l’une des sphères et chuta sur le béton-plastique. Il remarqua les regards effarés des passagers du transporteur, ébahis par la poursuite. Il roula sur lui-même, soucieux de reprendre sa fuite et se cogna de nouveau sur un transporteur devant lui. Il croisa la mine affligée de l’occupante, agacée d’avoir renversé le contenu de sa tasse, et se releva en s’appuyant sur la machine, son bras gauche devenu inutilisable.
Un cri résonna tout prêt :
-    STOP ! Les mains en l’air !
À quelques mètres, un garde, bien qu’essoufflé, le tenait en joue. Les autres arrivaient derrière. C’était foutu ! Comment pouvait-on paralyser les gens et ensuite leur demander de lever les bras ?  Ce paradoxe le frappa.
À la même seconde, la dame, fort mécontente, jaillit de sa sphère et se planta devant lui. Sa combinaison imitation peau de bête venait pourtant de réparer les dégâts avec son programme d’auto-nettoyage. Tchenzy s’agrippa à elle et se dissimula derrière son corps avec vivacité. Le bruit caractéristique du tétanisant fusa et atteignit la femme au milieu du dos. Elle ne bougea plus, la bouche ouverte sur la réplique sévère qu’elle formula malgré tout :
-    Sale petit voyou ! Un thé rarissime de chez Maître Trambloum…
-    Merde… lâcha le policier peu délicat, embarrassé par la bévue.
Il n’eut pas la présence d’esprit de s’écarter et Tchenzy précipita sur lui la dame tétanisée.
La sphère immobile créait déjà un encombrement. Plusieurs autres transporteurs s’étaient arrêtés derrière elle. Tchenzy, conscient de sa chance, courait de nouveau vers la liberté au coin de la rue.
Il y parvint et s’engouffra dans le tunnel souterrain menant aux Transpods internationaux. Le passage étant encombré par une foule paresseuse. Tchenzy bondit vers le plafond. Il y resta suspendu et poursuivit sa course la tête en bas. Il débarqua dans l’imposante station de voyage où bruissait une foule bigarrée. Quelques personnes prirent conscience de sa présence et le désignèrent du doigt. L’endroit se composait d’une vaste salle pleine d’alcôves surélevées où reposaient de grosses gélules de corportation. Les destinations les plus variées s’étalaient sur les panneaux jouxtant chaque aire de départ. Les voix nasillardes des robots de maintenance résonnaient un peu partout, annonçant départs et arrivées. L’un et l’autre se faisaient face alors que le milieu de la salle rassemblait une profusion d’éléments de restauration et de produits en tous genres, comme toute gare qui se respecte. Un éclairage diffus très recherché ainsi qu’une abondance de plantes vertes accompagnées de scènes artificielles rendaient l’ambiance très chaleureuse.
Tchenzy ne s’attarda pas sur la décoration accueillante, ni sur la quasi uniformité des personnes. Nombres d’entre elles arboraient les combinaisons intégrales en guise de vêtement. Cette tenue, très pratique à vivre, avait remplacé les garde-robes d’antan. Étroitement ajusté, l’ensemble comportait même des semelles remplaçant les chaussures. La combinaison se déclinait quand même dans tous les coloris et textures possibles et imaginables, laissés au choix de l’utilisateur. Elle accueillait à l’occasion divers accessoires pratiques comme des gants, une capuche ou un pare-pluie qui se déployait au-dessus de son propriétaire. Elle préservait du froid et tenait le corps à une chaleur constante ou la fraîcheur adéquate à son occupation du moment. Enfin, elle disposait de programmes bien utiles, comme l’auto-nettoyage.
Toutefois, la société se répartissait aujourd’hui en castes et l’une d’entre elles, les Antantistes, vénérait le passé et affectionnait de se vêtir à l’ancienne. Ainsi, l’on pouvait encore croiser des individus marquant leur originalité mais, dans l’ensemble, les vêtements et leurs contraintes étaient tombés en désuétude aux yeux du plus grand nombre.

*

Alors que la police faisait irruption dans la gare, Tchenzy fonça vers la plus proche des imposantes gélules. Les Transpods étaient utilisés en permanence. Ils pouvaient contenir jusqu’à cinquante personnes, toutes assises dos à dos sur un banc unique zigzagant au centre du wagon. L’engin s’ouvrait entièrement sur sa face avant. Réalisé en plus grande partie dans une résine blanche immaculée, il étincelait.
Le fuyard prit conscience de sa fermeture imminente, prêt au départ. Les cloisons amovibles transparentes coulissaient de haut en bas. D’un bond spectaculaire, il atterrit sur le toit de l’engin et passa in extremis dans la fente encore disponible. Il atterrit en vrac sur les genoux des voyageurs éberlués.
L’un d’eux lança, frondeur :
-    Vous avez bien failli le rater, celui-là !
Et il éclata d’un rire tonitruant. Son regard bien trop brillant s’expliquait probablement par un abus illicite quelconque. Sa remarque fit pouffer la petite bande rigolarde qui l’accompagnait. On fit néanmoins de la place à Tchenzy pour s’installer et l’avertisseur du départ retentit, juste le temps qu’il se connecte. Son voisin le plus proche, secourable, l’aida en voyant son bras raide. Sur le quai d’embarquement, les clignotants annonçaient aussi l’éminence du voyage. Les gardes, résignés, regardèrent le Transpod s’illuminer, protégé par un champ de force infranchissable une fois les portes closes. Les consignes de sécurité étaient très strictes, en prévention d’accidents éventuels. La désintégration des passagers se déroula sans accroc, les emportant vers leur destination lointaine.
Une foule de badauds ayant assisté à la scène s’était rassemblée à bonne distance autour des représentants de l’ordre furax. Le plus gradé d’entre eux fulminait sous les regards goguenards des voyageurs :
-    AAARRRHH ! Il s’en est fallu d’un cheveu ! Où va ce Transpod ? aboya-t-il au lieu de consulter le panneau d’affichage juste au-dessus de sa tête.
-    Le sud de la France, mon capitaine ! s’empressa de l’informer le plus proche.
-    Marseille-port exactement, compléta un second, histoire de se faire bien voir.
-    À quand le prochain départ ? s’enquit le capitaine frustré.
-    Pas avant un quart d’heure… comme d’habitude ! répondit le moins empressé d’entre eux.
Son semblant de boutade lui attira la colère du capitaine qui le foudroya du regard. Sa réponse cingla comme un coup de fouet :
-    Je ne vous ai pas demandé votre avis, Mitchell ! Rentrons !


*


Le voyage presque instantané n’avait rien de désagréable, en général, pour l’individu lambda, mis à part un fourmillement dans tout le corps quand l’organisme reconstituait ses atomes un instant éparpillés.

Tchenzy gravit les marches de l’escalator pourtant automatique quatre à quatre. Il ne devait pas traîner dans les parages, malgré l’efficacité de la corportation. Les autorités allaient réagir très vite. Il avait prit soin de se changer dans les toilettes de la gare et arborait maintenant une discrète combinaison intégrale noir et blanche ainsi qu’une paire de lentilles qui ne lui était d’aucune utilité, sinon dissimuler ses yeux reconnaissables. En touche finale, sa couleur de cheveux était passée du noir au blond. Son indispensable coquille, toujours rivée dans son dos, avait démontré son utilité. En effet, il savait que les stations de transport et autres lieux publics étaient gavés d’instruments d’enregistrement et de détecteurs en tous genres. Souvenir du temps ou le contrôle prévalait sur la liberté. Il se doutait que les forces de police ne tarderaient pas à diffuser son portrait dans tout le pays. Il avait galéré avec son bras et son cou raides, mais la transformation en valait la peine. Il était méconnaissable. Sinon, la paralysie ne faisait pas mine de s’estomper dans l’immédiat. Il s’en moquait. C’était un moindre mal ; il avait revu Chimène.
La folie qu’il avait commise pour serrer une fois encore la jeune fille lui pesait. Son délit n’était pourtant pas bien grave, du moins à ses yeux. Il connaissait l’adage qui disait que « l’amour rend aveugle ». Dans ce cas précis, il était prêt à relever tous les défis pour tenir celle qu’il aimait dans ses bras. Tchenzy avait rejoint depuis peu un groupe d’extrémistes sur le net, appelant les citoyens au rapport libre. D’après eux, faire l’amour devait rester la dernière liberté ! Il est vrai que tous les autres moyens et actions de la vie courante permettaient de créer de l’énergie. Cette vision rétrograde ne faisait pas l’unanimité dans la jeunesse, insouciante par nature. Cette pratique était pourtant considérée comme un délit sévèrement réprimé par les autorités. 
L’odeur de la mer toute proche l’accueillit, bien présente dans la nuit. Il consulta, après l’avoir allumé avec le menton, son passport-cellulaire sur son poignet droit. L’instrument, condensé de technologie, remplissait différentes fonctions. Indissociable de l’individu, on pouvait communiquer avec, consulter des bornes d’information comme Univernet en direct, soit sur un mini écran ou en projetant l’image. Le mince bracelet servait aussi d’identifiant et, surtout, de compteur de crédit énergétique. Tchenzy regarda l’heure qu’il était. Il s’approcha ensuite d’un groupe de jeunes en cercle, occupés à regarder une projection holographique. L’un d’eux n’avait pas résisté à la sollicitation du voyant clignotant de son passport. Au beau milieu du groupe, le présentateur vedette gouvernemental venait d’annoncer avec un sourire parfait les titres de son intervention. Il reprit le plus important et sensationnel :
-    "Ce soir, en plein Paris-Pol, le violeur de la capitale a fait une nouvelle victime en début de soirée. Chimène 4 Chasson a affirmé à la police qu’elle n’avait rien pu faire. L’individu a escaladé la façade de son immeuble avant de se glisser dans l’appartement et de la surprendre dans sa salle de soin. Terrorisée, la malheureuse n’a pas eu le temps de déclencher son passport avant d’être immobilisée et abusée par le violeur parisien. Malgré la célérité des forces de l’ordre, l’homme a, comme à son habitude, réussi à s’échapper. Après une course-poursuite dans les rues de l’ex-capitale qui a engendré une belle pagaille sur les artères de circulation classique, il...

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